La longueur de crin d’archet optimale

l’être pour réfléchir profondément sur ce genre de choses. Toutefois, comme c’est mon métier, et que je suis confronté sans cesse à ces questions existentielles, je vais parler sans détours de la longueur de crin d’archet optimale pour l’installation des mèches.

La longueur de crin d’archet optimale

Dans un premier temps, je vais définir de quoi je parle exactement. De cette manière, vous pourrez comprendre quels sont les enjeux et où je veux en venir. Cela ne sera sûrement d’aucune utilité directe pour les musiciens, et énervera sûrement quelques autres, mais je compte sur vous pour en débattre.

Définition du problème

Sur le marché, nous autres archetiers devons choisir nos crins provenant des chevaux afin de garnir les mèches qui font fonctionner les archets. Nous sommes confrontés à des choix de qualité, dans plusieurs sens du terme, mais également de taille, et c’est de cela que je vais parler ici.

Inutile de chercher bien loin : dans le tableau ci-contre, vous pouvez voir que le prix de vente d’un crin de très bonne qualité d’un fournisseur populaire que j’utilise va de 30″ (76,2 cm) à plus de 35″ (88,9 cm).

Pour ma part, je trouve que le 30″ est difficile à utiliser pour un violon, car juste un peu trop court pour le nouer confortablement et ne pas galérer sur les ligatures. Sur un violoncelle, cela pose moins de problèmes.

Toutefois, le 31″ est très confortable pour les violons et les autres instruments. Mais, après avoir observé quelques statistiques depuis mon activité de distribution de crin haut de gamme en Europe, je me suis rendu compte de la chose suivante : la majorité des utilisateurs prennent des tailles plus importantes, voire les tailles maximales pour effectuer leurs reméchages, soit une augmentation des coûts de 74,39% pour faire le même travail.

LongueurQuantité (g)Prix Unitaire réelPrix Total (pour 500g)
30”5000,7319 €365,95 €
31”5000,8179 €408,95 €
32”5000,9119 €455,95 €
33”5001,0158 €507,90 €
34”5001,1198 €559,90 €
35”+5001,4264 €713,20 €
Longueur et prix indicatifs pour une quantité de 500g de crin

Pourquoi rechercher plus de longueur ?

Après avoir fait la remarque à de nombreux professionnels, j’ai eu plusieurs réponses qui défendaient les bottes de crin de plus grande longueur :

  • Si ça coûte cher, c’est sans doute meilleur.
  • La réduction des crins « fous » (j’adore cette expression) qui sont trop courts dans ce cas et n’atteindront jamais la ligature.
  • Plus de confort dans l’installation et la sécurisation des ligatures après la coupe des pointes. Et c’est d’autant plus vrai avec les techniques de reméchage de la tête vers la hausse.
  • Une longueur importante offre une meilleure prise en main pour les étapes de ligaturage.
  • Cela permet d’avoir plus de crin blanc (le crin jeune) et donc d’obtenir une meilleure qualité générale.

Si ça coûte cher c’est sans doute meilleur

Oui, c’est possible que cela soit un argument marketing, mais généralement c’est le vendeur qui essaie de mettre ça en avant. Dans notre cas particulier, cela ne tient pas et je vais l’expliquer en détail dans un prochain point à propos du crin blanc.

La réduction des crins « fous » de la mèche

L’observation des extrémités de la botte montre la taille différente de chaque crin.

L’observation des extrémités de la botte montre la taille différente de chaque crin. C’est vrai que quand il est question d’une mèche dite à 31″ ou 34″, il ne s’agit pas exactement de la longueur précise de chaque crin. Ces poils qui viennent de la queue d’un cheval sont bien entendus de longueurs très différentes et même les étapes de tri ne séparent pas ces crins au millimètre près.

C’est donc vrai que rationnellement, plus nous visons une mèche longue, moins ce risque est présent.

Cependant, si je mesure ma botte qui m’est fournie à 31″ avec ma règle, je vois qu’elle mesure 80 centimètres, soit pratiquement 32″. Parce que les vendeurs (en tout cas le mien) vont généralement parler de la « longueur utile », c’est-à-dire sans compter les nœuds de sécurisation du crin pour un stockage traditionnel.

En d’autres termes, il est possible de maximiser cette longueur en réduisant au maximum cette attache et en allant chercher la coupe du crin la plus proche du nœud de sécurisation de la botte.

En général, il est possible de coller l’extrémité et ne garder que ce premier nœud ou le renforcer avec une bague de serrage.

Il ne faut donc pas avoir trop peur de ces crins fous.

Plus de confort dans l’installation des ligatures

C’est vrai qu’avec beaucoup de longueur, il est possible de faire des ligatures bien éloignées des extrémités et nous serons toujours bons. C’est même presque normal pour quelqu’un qui débute et qui n’a pas forcément le geste et la méthode bien rodée. Toutefois, avec un peu de temps et de pratique, le geste gagne en précision et trop de longueur devient même presque handicapant, mais je vais en parler en détail plus loin.

La méthode allemande ou anglo-saxonne

Pour précision, cette méthode de reméchage est celle qui préconise d’installer la mèche par la tête, en insérant le crin vieux puis de terminer par la hausse dont l’étape finale est de coller la cale de passant.

J’ai toujours eu du mal à comprendre cette méthode et ses avantages. Mais pour ce sujet spécifiquement, elle n’a tout bonnement aucun sens. En effet, pour exploiter au mieux le crin jeune, les archetiers qui emploient cette technique ne devraient choisir que les bottes les plus petites.

En effet, pour maximiser l’usage par le musicien du crin blanc, il faut se casser la tête pour mesurer, anticiper et tomber le mieux possible. Autant vous dire que ça me paraît hyper hasardeux. Et comme je sais que les utilisateurs de cette méthode vont souvent vanter leur rapidité d’exécution, autant vous dire que je ne vois pas comment ils pourraient maximiser la surface de crin jeune en exploitant des bottes plus longues. C’est pourquoi je pense que les bottes courtes sont bénéfiques pour cette méthode.

Une meilleure prise en main pour le ligaturage

C’est possible que certaines techniques de reméchage nécessitent plus de crin que d’autres. Par exemple, Gilles NEHR montre dans cette vidéo comment faire une belle ligature à la tête en se positionnant derrière l’archet.

Il tient entre ses deux doigts le ruban en amont du nœud pour bien répartir le crin uniformément et ligaturer exactement là où il veut. Cette façon nécessite un peu plus de longueur, car elle sert de poignée. Par contre, une longueur de 31″ ne lui pose aucun problème pour un archet de violon.

Pour ma part, j’ai une technique différente pour la tenue du crin qui me place de l’autre côté de la ligature. Ce qui requiert encore moins de longueur puisque je coupe directement le crin après l’avoir peigné pour me libérer de l’espace.

Comme vous pouvez le voir sur les images, je peigne premièrement la mèche qui, déroulée, dépasse bien largement la tête (archet de violoncelle en carbone sur la photo).

Ensuite, je coupe directement la mèche, et en mesurant, il reste plus de 16 cm de crin, sachant que j’ai tout ce qu’il me faut pour placer la ligature correctement.

Ce mouvement requiert une utilisation de la main gauche pour faire le nouage de la ligature. Ce qui peut sembler très peu naturel à la plupart des archetiers droitiers. Mais je suis droitier moi-même et le mouvement ne m’a jamais posé de problème.

Ces deux méthodes sont attestées et fonctionnent très bien avec du crin de 31″. Il n’y a donc pas besoin de prise en main qui justifie une longueur plus importante.

Maximiser l’utilisation du crin blanc

Voilà le boss final de la justification. À savoir, un crin plus long permettrait de bénéficier de plus de crin blanc (que j’appelle aussi le crin jeune) qui est celui qui est le plus proche de la racine. C’est un argument que j’ai beaucoup entendu mais qui a selon moi encore moins de sens que la plupart des autres.

Pour ma part, je ne suis pas un expert en cheval, c’est pourquoi je m’en remets uniquement à ceux qui connaissent le sujet. Dans cet article du Strad de 2002, Canisa et l’entreprise SIELAM, bien connu pour fournir des crins de haute qualité explique qu’il faut un cheval d’au moins 10 ans de maturité pour produire 70cm de crin exploitable. Ce chiffre monte à 15 ans pour atteindre les 90cm. Et 5% d’entre eux sont du blanc que nous recherchons !

Bref, après cette introduction et quelques études sur la pousse du crin et leur variation dans le temps, il est temps de passer aux choses sérieuses : Il n’y a pas plus de crin jeune sur une botte de 30″ que sur une botte de 35″ ?

Pourquoi ? Tout simplement parce que le crin pousse à partir de la base de la queue ; sa racine produit chaque jour une quantité de crin qui s’ajoute à la longueur totale. Plus la botte est grande, plus le crin situé à sa pointe est vieux et de mauvaise qualité. En d’autres termes, plus vous achetez une botte longue, plus vous payez une quantité importante de vieux crin.

Quelle est la longueur de crin d’archet optimale ?

Pour répondre le plus directement, la longueur optimale est le moins possible. Il est donc inutile de vouloir payer presque le double de la valeur (+74,39% dans l’exemple) d’une botte fonctionnelle pour simplement ajouter du crin cassant, dénaturé, qui ne prend pas la colophane et qui va finir coupé puis jeté à la poubelle.

Voilà donc mon conseil pour vous aider à faire des économies grâce à l’utilisation de la longueur de crin d’archet optimale.

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